Connaissance du Monde

Je viens de retomber par hasard dans mes archives sur ce petit texte ethnologique que j’ai écrit début 1997, alors que je venais d’arriver au Japon pour une durée d’un an et demi.

Je ne résiste pas au plaisir de le partager avec vous. Je n’ai rien touché, j’ai même pas relu faute de temps. A l’époque, il avait fait un succès mondial… Tout ce qui est décrit est vrai. Ceci dit, les gens en question sont également normaux, dans d’autres circonstances.

Dans la série “M’integru, je m’intègre”, aujourd’hui :

“Je dîne avec des étudiants japonais, et je me régale”

Ce soir est le grand soir : grâce à un camarade parfaitement intégré dans les milieux nippo-japonais, je vais enfin aller dîner avec toute une bande de joyeux lurons locaux, dont certains fêtent la fin tant attendue de leurs études ce soir. J’ai un peu peur, bien sûr, car ledit camarade m’a déjà raconté deux ou trois détails plutôt alarmants sur les jeux favoris des étudiants japonais, mais, n’écoutant que mon courage et ma passion pour l’anthropologie sociologesque des peuplades lointaines, je suis comme convenu à 19h30 au rendez-vous d’Hachiko, Shibuya no eki no mae ni.

Et c’est alors que soudain, tout bascule.

Première étape numéro un : le restaurant où on buve drôlement beaucoup (plus qu’on ne mange)

Pose tes deux pieds en tailleur, assoye-toi sur tes fesses autour de la table basse de 10 mètres de long, et attends-toi au pire, tel est le mot d’ordre auquel je me plie, non sans déjà regretter le confort douillet de mon logis (l’aventure, d’accord, mais à quel prix ?). On doit être environ une dizaine. Il y a des retardataires, qui paieront cher ce culot d’arriver en retard, qui est réservé aux aînés et autres gens d’importance. Car, il me faut vous préciser ici que, conformément aux usages, l’aîné a tous les droits sur son cadet qui, il faut bien le dire n’est qu’une sous-merde à peine moulée. Et donc, très vite, deux groupes se détachent nettement : le groupe de ceux-là qui n’ont 23 ans et qui finissent la fac – les donneurs d’ordres (et de bien d’autres choses, mais ne dévoilons pas tout) – et le groupe de ceux-là qui n’en ont que 21, des ans – ci-après dénommés les carpettes.

C’est très pratique, quand on fait partie du groupe 1, parce que du coup si on est un peu trop débordé – par exemple si on a un verre à finir ou un sushi à baffrer – et ben il suffit de faire intervenir sa carpette. Va garer ma caisse; va me chercher à boire; va chercher Untel à l’autre bout de Tokyo; va à la maison voir si des fois y aurait pas le printemps qui chanterait. J’en passe et des pires.

Parmi les missions confiées aux jeunes novices, l’une d’elles était au premier abord pour le moins surprenante. Je m’étonnai en effet de voir l’un d’entre eux revenir d’une expédition en présentant respectueusement à son grand maître un paquet de sacs poubelle de taille plus qu’honorable (du 40 litres au bas mot)… J’eus soudain trop peur de comprendre en voyant le maître opérer aussitôt une distribution desdits sacs à l’ensemble de ses camarades…

Attendez-là, ôtez-moi d’un doute… Sont-ce des sakagerb ??? Ma question reste sans réponse et plane, spectre angoissant, au dessus de nos têtes, le seul francophone des environs étant aussi peu initié que moi à cette pratique barbare [Je peux aujourd’hui vous confirmer que les événements qui suivirent m’ôtèrent jusqu’à la plus infime parcelle de mon doute…].

Bon tout le monde est équipé ? On peut commencer les jeux…

Premier jeu numéro un : et glou et glou et glou et glou et glurppsswharrrgglhlhhhsbrudjj

Le titre de ce jeu est, me semble-t-il, suffisamment explicite, mais je me dois quand même d’apporter certaines précisions pour la clarté du récit.

a/ On boit de la bière

b/ Dans des pichets géants à faire pâlir d’envie les collectionneurs de pichets toile d’araignée et autres pichets-tonneaux avec la mousse qui coule.

c/ Chacun son tour (sauf des goulus qui boivent discrétos à chaque fois)

d/ Autant de verres que l’on peut.

Pendant ce temps-là, toute la joyeuse bande de joyeux lurons hurle gaiement dans le resto – ce qui ne dérange absolument personne – chantant en choeur une chansonnette que l’on pourrait traduire audacieusement par “et d’un, et d’un, et d’un.. et de deux et de deux…. et de trois…”etc, etc, selon la forme du candidat.

Jusque-là, me direz-vous, rien de bien plus grave qu’un bon vieux “chevaliers de la table ronde” ou autre “il est des nôtres” après un match de rugby dans le Périgord profond.

Mais ce serait oublier injustement l’intervention des sakagerb (car c’en était !) : à force de faire son malin, on boit le verre de trop, et… on vomit – ce qui, une fois de plus, ne choque personne, et fait bien rire nos amis. Là, je me dois de préciser que les sacs poubelle japonais sont couasiment transparents, pour qu’on puisse voir ce qu’il y a dedans (des fois que des délinquants jetteraient dans le même sac leur reste de pâté Henaff – burnable – et sa boîte métallique – unburnable). Ben moi, y a des jours, j’aimerais autant qu’on voye pas c’qu’y a dedans, aux sacs poubelle.

Bien sûr, il y a plusieurs styles, plusieurs techniques. Sashimu ne lâche jamais son sac, même s’il ne se déplace que d’un mètre – le sashimu est prudent – et il se contente généralement de recracher le verre de trop, en conservant soigneusement ses nouilles (il lui faut des sucres lents pour tenir la soirée). Mais tout le monde n’a pas ce discernement. Savomisec, lui, préfère se vider allègrement les tripes, pour obtenir un sakagerb bien bombé, d’une jolie couleur orangée. Il n’a alors plus qu’à le ranger soigneusement sous la table, jusqu’au prochain défi, qu’il attend en mangeant une nouvelle fois goulûment. Car vomir ne doit surtout pas vous empêcher de continuer à manger, à boire, à vous amuser en somme.

Là, me dis-je, c’est bien. Mais le côôôchemar ne faisait que commencer.

Deuxième jeu numéro deux : A la vôtre bande d’enculés (I fuck you, you fucking losers, kampai !)

Là, c’est très simple : on insulte les sous-merdes, mais on trinque quand même avec elles, car on n’est pas chien. C’est en quelque sorte une mise en jambes pour le jeu suivant.

Troisième jeu numéro trois : Viens chercher ta baffe

Pour réussir dans la vie, il faut prendre des baffes, qu’on se le dise. Et quel plus grand honneur que de les recevoir de son aîné bien-aimé, je vous le demande ?

Les carpettes se succèdent donc auprès de l’heureux graduate (qui ne chante pas Mrs. Robinson – il serait plutôt plus branché the Boxer), lui présente ses sincères félicitations pour sa réussite dans ses études et lui souhaite bonne chance pour la vie active. En remerciement, il se mange une mandale monumentale de derrière les fagots, qui fait bien du bruit – et laisserait une marque rouge indélébile s’il n’était déjà pivoino-écarlate depuis son deuxième verre de bière. Pour fêter ça, la carpette boit encore un coup avec son bourreau préféré.

Qu’est-ce que c’est chouette d’être étudiant au Japon, décidément. On rigole bien.

Fin de la première étape. La bonne nouvelle : on a échappé au pesage des sacs.

Interlude…

Retour en plein air, pour un nouveau jeu intitulé Bourrez-moi de coups de latte, en plein coeur d’un des points les plus fréquentés et engorgés de Tokyo, Hachiko, qui serait un peu l’équivalent d’une esplanade devant la gare Montparnasse, où tout le monde se donnerait rendez-vous pour sortir. Là, se mettre tous en rond et tourner en chantant gaiement, jusqu’à ce qu’un de vos camarades se jette au milieu en boule en hurlant je ne sais quoi (j’ai juste compris ju-ichi-ji, ce qui veut dire onze heures, et laisse le champ libre à toutes sortes d’interprétations, au nombre desquelles “à onze heures, je me fais battre comme le beurre” ou “à onze heures, je m’offre au laboureur”). C’est le signal du départ : tous ses amis lui balancent des coups de pied de la mort, lui sautent dessus à pieds joints, essaient de viser la tête pour bien faire mal. Et tout le monde y passe ou presque – plusieurs fois pour les plus gourmands. Après, on boîte un peu, on a un peu mal, mais c’est tellement chouette d’avoir des amis…

Deuxième étape : Tiens, encore un restaurant… Vous m’étonnez.

Maintenant qu’on est bien détendus, on peut attaquer sereinement la deuxième partie de soirée. Et après le resto, si on se faisait un resto ?

Rebelote, donc. A l’entrée, un serveur distribue des sacs en plastique. Un peu échaudé par ce que j’ai vu, et me fiant au vieil adage “qui a gerbé gerbera”, je décline poliment l’offre, en me demandant pour qui me prend cet effronté. Mais je me reprends juste à temps, un camarade m’ôtant de ce doute pesant en me révélant que ce ne sont pas des sakagerb, mais des sacs pour ranger ses chaussures, les vestiaires à grolles étant pleins… Escusez-moi, j’ai perdu un peu le sens commun. Je range donc soigneusement mes belles Zadidas dans ledit pochon, en craignant secrètement qu’un de mes nouveaux zamis, pris d’un malaise soudain, ne s’en saisisse pour remplir mes pompes de bière aux vermicelles (car “si nouille tu étais en entrant, vermicelle tu sera en sortant”)- ils ont en effet laissé leur matériel vomitoire au premier resto, aux bons soins des serveurs que j’aimerais bien être à leur place quand il s’agit de débarasser les dessous de table.

C’est là qu’entre en scène Maso Ier, fou furieux en chef de la bande – bien qu’il en soit un des aînés, ce qui ne le prédisposait pas au rôle de martyr. Mais bon, quand on aime…

Avec lui, les jeux se suivent à un rythme effréné.

Premier jeu numéro un : Je mange de l’argent étranger

Un petit coup de bibine, ça aide à faire passer un Debussy et un billet de cent bahts, qui par eux même sont un peu insipides et indigestes.

Deuxième jeu numéro deux : Brûle donc mon sweat-shirt

Un ami approche son briquet, alors lui, normal, il tend le bas de son sweat-shirt, et le regarde très fièrement partir en flammes et en fumée, faisant des jolis trous dans son survêtement norange qui, compte-tenu de la matière hautement synthétique qui le constitue, peut s’enflammer à tout instant, le transformant en irrécupérable torche humaine (et là qu’est-ce qu’on rirait.

Troisième jeu numéro trois : Maintenant qu’il est brûlé, on a qu’à le déchirer

No comment

Quatrième jeu numéro quatre : Maintenant qu’il est déchiré, j’ai qu’à le manger

No comment

Cinquième jeu : Et si tu brûlais aussi mon T-shirt ?

Voir “Brûle donc mon sweat-shirt”

Sixième jeu numéro six : Concours de marques de baffes dans mon dos

Offrant son dos aux instincts de destruction primaires de ses camarades, notre ami se mange des baffes qui font trembler tout l’immeuble, et lui laissent des boursouflures énormes et bien rouges dans le dos. Et il en redemande, le bougre…

Septième jeu numéro sept et suivants :

Je vous fais un lot : nous jouons pêle-mêle à Brûle moi le téton gauche avec ta clope, Mets tes cendres dans mes cheveux, Brûle encore un coup mon Tshirt, Ecrase ta clope sur mes habits – et certainement d’autres choses très drôles, mais là, même moi, malgré ma mémoire réputée éléphantesque, je ne suis pas sûr de me souvenir de tout vu le rythme endiablé de cette soirée…

Bilan

Alors voilà, qu’on ne vienne plus me dire que les Japonais sont des bêtes de travail qui ne savent pas s’amuser – même s’ils ont un peu pompé le concept sur “On se pourre te quiches, on poit tes cénormes pintes te pière, et on finit la soirée en farantôle en hûûrlant tes tyroliennes et en fômissant partout… C’est un peu fulkaire, mais on rikôle en même temps…”de Papy fait de la résistance. Et comme dirait madame Bou : “Je raffole de ce genre de soirées”…

En tout cas, je me suis fait un ami, c’est sûr : un petit jeune de 21 ans qui se trouvait bien impoli d’oser nous adresser la parole à nous, étrangers de 23 ans, alors qu’il nous voyait pour la première fois. Nous, bien sûr, on était un peu choqués par son comportement, mais mettant cela sur le compte de l’alcool, on a laissé passer pour cette fois. Et il a passé toute la soirée à nous demander si on voulait bien être ses amis, puis à nous demander confirmation, c’est vrai, ôte moi d’un doute et tout et tout. Après, on lui a donné nos cartes, et il nous a demandé trente-deux fois si il pouvait nous appeler… Bref, on s’est fait un topain, et il n’en revient pas.

Publicités

18 réponses à “Connaissance du Monde

  1. J’ai eu les mêmes chocs culturels moins loin, à Aalborg avec les locaux et quelques américains livrés par leur université pour nous distraire. Très belle étude, scientifique étou étou.
    Je demande à ce que tu sois reçu à l’Académie des Sciences comme ethnologue de suite

  2. Guillaume Pascanet

    Plutôt dépaysant en effet. Tu as passé une bonne soirée à cette occasion ou bien tu t’es demandé où tu étais tombé ?

    Personnellement, le seul truc approchant que j’ai connu est ma dernière soirée de bidasse en Lorraine dans un régiment à majorité ch’ti. C’est aussi alcoolisé mais moins exotique (quoique).

  3. Wow… Mais… Wow…

  4. Rho mon Dieu cette référence a mon film préfèré !!!!!!!
    (je sais pas a quel moment j’ai le plus ri. Tout du long je crois)

  5. Il n’empêche qu’en dehors des scènes de gerbe, de brûlage de vêtements et de tabassage consenti, la configuration du repas et les chansons à picole me rappellent beaucoup les repas mis en scène par Dieu Akira dans « Madadayo ». Tu trouves pas ?

  6. Mais… What the f…. quoi ?!?

  7. Post excessivement drôle.
    Comme quoi, instaurer le bizutage à l’échelle nationale, c’est pas si con…

  8. Mais c’est énorme!
    T’as du halluciner, ils sont fous ces japonais!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s