La prime : à la casse !

Aujourd’hui au menu, un peu de fiction.

Nous sommes le 5 avril, et Martine Aubry présente – enfin – le projet du Parti Socialiste pour 2012. Elle égrène les propositions de Solférino, suscitant peu de remous, compte-tenu des éléments ayant fuité les jours précédents, quand soudain, à la rubrique économie et pouvoir d’achat, une mesure phare résonne dans la salle : « Nous obligerons les entreprises qui versent des dividendes à verser à leurs salariés une prime de 1.000 € ».

Il n’en fallait pas plus pour déchaîner la meute des ténors de l’UMP, qui n’attendent même pas la livraison des éléments de langage de l’Elysée pour s’en donner à cœur joie, et dénoncer dans un bel ensemble cette mesure d’un autre âge, allant à l’encontre de toute logique économique.

Luc Chatel : « C’est à croire que le PS veut nationaliser toutes les entreprises de ce pays »

Xavier Bertrand : « Les socialistes font une nouvelle fois la preuve de leur archaïsme avec cette mesure digne du commissariat au plan de l’Union Soviétique ».

Jean-François Copé : « Avec cette idée consternante, les socialistes, qui nous accusent à longueur de journée de courir après l’extrême-droite, viennent d’écraser Olivier Besancenot au 100 mètres ! »

Frédéric Lefebvre : « Au nom de quoi l’Etat se substituerait-il aux actionnaires ? Ce sont les PME qu’on assassine ! »

Eric Besson : « Le PS ne comprend décidément plus rien aux entreprises, depuis mon départ ».

François Baroin : « Cette mesure n’a aucun sens économique et constitue une ingérence sans précédent dans la direction des entreprises ».

Benjamin Lancar : « LOL on va le mettre sur OMGauche et comme ça après on va gagner 2012 tavu »

Christine Lagarde : « Cette mesure, purement électoraliste, ne tient pas la route et ne pourra qu’étouffer dans l’œuf la reprise que le gouvernement travaille d’arrache-pied à amplifier ».

Jean-Pierre Raffarin, dans une malencontreuse rechute : « The premium don’t need the dividende to premium the salaries »

Laurence Parisot, au nom du Medef, s’étrangle devant les journalistes, dénonçant une « mesure problématique » qui la « stupéfie ».

Devant cette avalanche de déclarations, je me trouve fort déstabilisé : je ne pensais pas pouvoir être un jour d’accord avec ces gens. Mais là c’est clair : cette mesure n’a absolument aucun sens.

Elle est profondément inégalitaire, ne bénéficiant qu’à une faible partie des travailleurs de ce pays : les fonctionnaires en sont de fait exclus, de même qu’une grande partie des salariés, dont les entreprises ne versent pas de dividendes. Elle prétend donc revaloriser le pouvoir d’achat en berne de tout un pays en accordant une prime ponctuelle (certes toujours bonne à prendre pour qui doit compter chaque euro qu’il dépense) à quelques-uns.

Elle oublie que dans leur grande majorité, celles qui versent des dividendes sont déjà dans l’obligation, de par leur taille, de verser intéressement et/ou participation.

Que chez les très petites, le dividende est souvent la principale, voire la seule rémunération de chefs d’entreprise-actionnaires ne se versant pas de salaire. Que le versement de primes en fonction des bénéfices figure au contrat de travail d’un grand nombre de salariés.

Elle est économiquement aberrante dans son uniformité : 1000 euros pour tous. Que l’entreprise ait versé 10 euros ou 100 millions ? Pour le salarié très performant qui s’est donné à fond comme pour le tire-au-flanc du 2e (rappel : à l’UMP, on croit au mérite individuel, au moins) ?

Plus grave sans doute, elle insinue l’idée perverse que la valeur du travail des salariés devrait être indexée sur le rendement du capital. En allant jusqu’au bout de la démarche, on obtient des salaires variables en fonction des bénéfices. Désolé mon gars, l’entreprise est en perte cette année, tu ne seras plus payé que 500 euros par mois au lieu de 1000.

Elle est, enfin, profondément malhonnête, car elle occulte le vrai débat de fond sur le niveau des salaires et leur stagnation. Martine Aubry a d’ailleurs fait un lapsus révélateur dans sa présentation, en déclarant : « Je ne peux pas accepter que pour les entreprises du CAC 40 on ait pu distribuer plus de 80 milliards d’euros de dividendes pour les actionnaires et que, en même temps, on explique qu’il n’y a pas d’argent pour les salaires » (commettant au passage une confusion de débutante entre le montant des bénéfices, 80 milliards, et celui des dividendes versés, moitié moindre). Ce qui prouve bien qu’elle sait où se trouve le problème mais n’a pas le courage politique de s’y attaquer.

Je vous le dis sans ambiguïté : un parti qui fait une telle proposition n’a aucune légitimité à prétendre gouverner la France.

OH, WAIT…

7 réponses à “La prime : à la casse !

  1. Tout simplement excellent.

  2. 100% Agreed.

    J’ajoute que ceci est le énième avatar d’une des manigances préférées du conservatisme: rendre confus la situation du salarié en instillant l’idée que ses intérés sont alignés sur ceux du capital.

    La participation, chef d’oeuvre, gaulliste, et la plus connue de ses manifestations. Elle permet, comme tu le notes Diego, de variabiliser ce qui ne devrait pas l’etre, et de ne pas donner un salaire qui perdure dans le temps (ce qui sous entend par exempe que le montage d’une pièce sur une auto n’a pas toujours la meme rémunération). Elle permet surtout de dire à l’ouvrier: ne demande pas d’augmentation, tu vas amputer le bénéfice et léser le bénéficiaire de la participations …. qui n’est autre que …. toi !

    Cette vieille idée du salarié-actionnaire, est, loin des bons sentiments derrière laquelle elle s’abrite, totalement abjecte: toujours restreindre les salaires, toujours diminuer les charges. Car il n’y a pas de charges sociales pesant sur la participation et aux dernières nouvelles il n’y en aura pas non plus sur cette « prime »: à mort la solidarité, donc.

    Elle n’est, il faut bien le dire, que la transplantation dans l’entreprise, du plus grand succès des classes possédantes des siècles derniers: celles là même qui théorisèrent qu’en lui donnant accès (souvent virtuellement, par l’endettement … c’est à dire avec l’argent prété par les dites classes possédantes) à la propriété privée, on enlèverait de l’esprit du peuple cette sournoise idée de révolution et de socialisation des biens.
    Vous remarquerez qu’il est toujours bien vu (encore en 2007 « je veux une france de propriéraires »), de nos jours d’etre proprio de sa maison ou de son appart (avec un rendement financier souvent médiocre, et parfois destructeur de valeur) sans qu’on nous explique pourquoi. Qui aurait l’idée de se rebeller pour … se voler soit même ?

    Smart, les enculés d’en face, hein.

  3. Guillaume Pascanet

    Après les heures sup’ défiscalisés, c’est le nouveau truc pour ne pas demander d’augmentations.

    J’ai entendu ce matin un responsable local du Medef qualifiant cette réforme d’à côté de la plaque, vu que les salariés veulent une vraie augmentation. Le commentateur s’est régalé à souligner le point d’accord avec la CGT.

    Ces fausses évidences assénées, cette préicipitation dans la mise en place, cela me fait penser à la réforme de la TP, qui me touche professionnellement. C’est un chef d’oeuvre dans le style « tout ce qu’il ne faut pas faire ».

  4. Parfait. Savoureux et douloureux à la fois, c’est dans l’ère du temps.

  5. Thumbs up, Canard.

  6. Philippe de Thrace

    Bah voilà. Merci, barbu.

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